ALEXIS LASK & JUANOLA ( En espagne nous avons deux noms de famille, donc voilà ceux d’Alex )
“Une rencontre, et la synchrèse de plusieurs cultures. Alexis Lask est un ami d’enfance. Enfance à Prada de Conflent, en Catalogne française. Des parents artistes, la mère Jacqueline Juanola peint aussi naïf ; l’œuvre du père nous la développons ci dessous.
8, Place de la République en face de la Mairie, Maison puissante d’intellectuels où cohabitaient surtout des peintres, des musiciens du festival de Prades créé par Pau Casals, et des écrivains. Alexis naît à Paris en 1962. Ses parents sont retournés peu après mai 68 au manoir maternel, eux hippies éclairés avec des employés et une boutique d’artisans, “L’Atelier”. Hippies alternatifs installés dans une société de consommation bourgeoise. Moi, venant du village médiéval, sans les services minimaux ; nous faisions du feu à même le sol, sans cheminée, la fumée sortait entre les tuiles,
“Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village fumer la cheminée, et en quelle saison reverrai-je le clos de ma pauvre maison qui m’est une province et beaucoup d’avantage?” . Du Bellay, Heureux qui comme Ulisse ;
Nous prenions l’eau des fontaines, des sources ou des puits domestiques ; de magnifiques meules dorées de chaume de seigle ornaient les aires du villages. Notre pain était noir cuit au four communal pour 15 jours, il devenait donc très dur au bout d’une semaine.
Nous étions des émigrés, des réfugiés économiques sans le savoir. Et nous n’avions matériellement rien. La petite bourgeoisie locale commerçante nous offrait quelques utensiles, j’ai eu beaucoup de livres et des centaines de BD que nous devorions comme s’il s’agissait d’une transgression. J’honore sur cette page les Denis, les Salete, les Fabra, les Juanola, les Lask, Sanso, Palau, Solère, Calmon…et Cristofore de Taurinya”. Prades acceuillait aussi des réfugiés républicains espagnols. Je viens de rencontrer à travers une de mes meilleures élèves la famille Rubio, des journalistes, institutrice à Madrid avant la Guerre Incivile, des illustrés acceuillís au camp d’Argelès sur mer, abandonnant tous ses biens en Espagne et trouvant refuge dans notre bienveillante ville.
Pourtant le début a été très dur.
“Enfants, nous partagions des jeux et des rêves, nous étions des Indiens face au matérialisme des cow-boys qui avaient toutes les chances de gagner, rôles choisis par d’autres camarades. Avec le temps, cette levure a levé. Il est devenu artiste, radical et honnête, façonnant des mondes imaginaires ( world is perfect), vivant avec l’essentiel, rompant avec la vie conventionnelle de ceux qui ont une vie bien rangée, et moi, voulant récupérer le village comme projet central et vital, rassemblant des perceptions artistiques qui me rapprochent de l’origine à la manière d’un phare et d’un guide. Je revendique le sentiment des poètes, les perceptions des écrivains, les émotions éveillées par les artistes comme fondamentales dans la conformation de notre avenir, au même niveau que celles des scientifiques ou des penseurs purs.
“La littérature, comme tout art, et l’aveu que la vie ne suffit pas”. Fernando I. Pessoa.
Il m’a fallu une demi-vie pour comprendre que son père, Serge Lask Serge Lask, — l’un des hommes les plus profondément bons que j’aie jamais rencontrés — avait sauvé sa vie, ainsi que celle de sa sœur Micheline, quand leur père les plaça dans un village rural alors qu’une mort certaine les attendait aux mains des Allemands. Ils étaient ce que l’on appelle aujourd’hui des “enfants cachés”, enfants cachés à l’image de Roman Polanski. Ashkénazes, ils portaient en eux une sensibilité singulière, à laquelle je me sens instinctivement accordé. Né à Paris, il appartenait à la seconde génération issue de l’immigration judéo-polonaise arrivée en France pendant l’entre-deux-guerres.
Le père a commencé à Paris, peignant des corps aux couleurs vives, figés par la terreur des chambres à gaz. Il a ensuite traversé une phase marquée par une approche psychanalytique, proche de l’univers mental de Roland Topor. Dans les années quatre-vingt-dix, au crépuscule de sa vie, il a peint de manière compulsive une écriture yiddish râpeuse, lavée, presque effacée — une langue qu’il avait recueillie sur les murs écorchés de Pologne, quarante ans après qu’elle y eut été tracée. Une écriture tenace, résistante aux intempéries comme au temps.
Certaines de ses œuvres sont aujourd’hui conservées au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, à Paris. musée d’art et d’histoire du Judaïsme de París. Il y insère des photographies de sa mère, disparue dans les camps nazis, et tente, à travers son art, d’éteindre la flamme douloureuse d’une souffrance immense : celle d’avoir survécu à la Shoah.
Il a même osé interpeller Christian Boltanski — dont l’installation à Santo Domingo de Bonaval, a Saint Jacques de Compostelle, nous avait tant bouleversés —, lui rappelant qu’en tant qu’enfant de l’après-guerre, il ne pouvait pleinement saisir la douleur vertigineuse de ceux qui y étaient, de ceux qui ont enduré la terreur en personne.
Lask : un nom judéo-polonais. Lask, une ville de Pologne, un toponyme polonais.” ?
Je comprends mieux à présent pourquoi mon ami, Français et judéo-polonais et catalan, a trouvé refuge à Eus, un des plus beaux villages de France, voisin de Madame Ursule Vian, la veuve de Boris. C’est à Eus que se trouve le siège de la fondation qui perpétue sa mémoire. Je me souviens de ma lecture adolescente de L’Écume des jours — “le plus poignant roman d’amour contemporain”, selon Raymond Queneau —, un cadeau d’Alexis. Eus, dressé au soleil face au massif enneigé des Pyrénées.
Au pied du glacier conique du Canigou — aujourd’hui officiellement nommé Canigó —, s’étendent à perte de vue des plantations de pêchers, d’abricotiers et d’arbres fruitiers, qui ont donné tant de vie à tant de Galiciens en quette de travail. Ces paysages se reflètent dans certaines de ses toiles, dans ces mondes clos et arrondis qui semblent sortis des Beatus médiévaux.
Depuis son refuge-atelier à Eus, imprégné de la brise méditerranéenne et des senteurs des garrigues mêlées à la forêt caducifoliée des Pyrénées, centré sur son art; un penseur d’une profondeur philosophique rare , lecteur vorace, amateur de jazz et de pétanque; laissant le monde tourner, dans l’esprit du Wu-Wei; sans jamais s’attacher aux besoins superficiels.
Nous avons mentionné la Méditerranée, Collioure qu’il a tant peint, et le massif Pyrénéen ? Ces deux lumières se fondent dans sa peinture.
Aujourd’hui, c’est moi qui l’amène dans ma terre natale, dans un geste de retour, pour avoir été accueillis, nous, dans la sienne. Et j’ai la certitude qu’ensemble, avec tous ceux qui voudront se joindre à nous, nous rêverons un village universel, un “village du futur”, nourri du meilleur du passé et du présent : un lieu ouvert, communicatif, spirituel, esthétique, écologique, durable, et syncrétique.
Je le proclame comme une volonté de réalisation, d’ici jusqu’à la fin de nos jours.
Puissions-nous voir le temps nous être accordé.
Nous, les hybrides irrémédiables : galaïco-catalano-français, villageois-universels, et judéo-polonais. Européens. Citoyens du monde.
Voici rassemblés dans un tableau les toponymes où nous avons vécu, que nous aimons : Bobadela a Pinta, Prades, Paris, Lisbonne, Genève, Compostelle, Hochelaga-Montréal. À qui s’ajoutent : Auria, Viria, Trivia, Orcellón-O Carballiño.
D’après un texte pour l’exposition de 2010 au Musée Municipal de Ourense. Manuel Bouzo, commissaire de l’exposition.
Voici le liens à quelques tableaux: Alexis Lask – Anaman